Rennaissance africaine

                                                 (Est-ce que je suis un obsédé sexuel ?)


       « Est-ce que tu es un obsédé sexuel? >> me demande ce petit garçon du haut de ses grands yeux noirs plantés dans les miens.
       Le gamin indélicat tient une barre chocolatée dans la main droite et, de l'autre, s'appuie mollement à la hanche droite de << Renaissance africaine >> comme un adulte s'appuierait à un tronc d'arbre, pour souffler un peu. Sa patoune laisse de belles traces de chocolat sur ma sculpture et ça ne m'amuse que modérément mais enfin quoi, c'est la vie. La chemise turquoise en a eu sa part, elle aussi. Son prénom est Thibaud et ça, je commence à le savoir car sa mère n'arrête pas de le hurler depuis un bon moment pour qu'il vienne me saluer et me dire tout le bien qu'il pense de mes sculptures. Elle y tient!
       La scène se passe lors du vernissage d'une expo de groupe où je m'ennuie pas mal, comme d'habitude. L'art, comme boulot, c'est vraiment casse-pieds. Alors, je bois du champagne et je fais risette à tout le monde en me disant que la vie pourrait être pire. Ça, c'est sûr !
       « Viens dire bonjour à monsieur Malbreil, Thibaud; tu vois, c'est ce monsieur qui a fait toutes ces grandes et belles sculptures que tu aimes tant; n'est- ce pas Thibaud? Eh bien, dis quelque chose; tu as perdu la langue?! >>
       Est-ce que je suis obsédé sexuel? Il a oublié d'être bête, ce gosse, et il fait exactement ce qu'il faut pour mettre sa mère mal à l'aise d'avoir voulu le mettre en devanture. Sans doute a-t-il entendu des adultes parler ainsi de moi devant mes sculptures et aura-t-il alors senti le poids de l'interdit, le désir de salir derrière la fausse interrogation.
       << Well, est-ce que je suis obsédé sexuel? C'est une question qui mérite réflexion >> réponds-je donc avec un petit rire gêné, minable (rien à côté de la mère qui. elle, ne sait que rouler à son fils de gros yeux muets). Rire de circonstance, d'ailleurs car, intérieurement, je jubilerais plutôt. Le gosse a une bouille si charmante, des yeux si pétillants, et sa question est si inattendue que je ne m'ennuie plus du tout, en fin de compte.
       Sa question est difficile et désarmante. Désarmante parce que brutale et parce qu'elle sort de la-bouche d'un enfant; difficile parce que, si c'est une question qu'on me pose souvent mais de façon plus voilée, plus hypocrite, et dont je me sors généralement par une pirouette (gentille ou méchante suivant la personnalité et l'intention de l'inquisiteur>, dans ce cas précis il convient de répondre correctement, honnêtement, et surtout précautionneusement à ce si beau petit Thibaud dans son costume. Même s'il ne comprend pas vraiment le sens de sa question (je lui donne environ six ans, à ce mouflet), il me faut quand même y répondre sincèrement, sans tricher, sans lui raconter de bobards, et aussi ne pas avoir de mots qui ne seraient pas de son âge. La tête d'un gosse, c'est sacré.
       Ceci dit, ce petit con me casse les pieds avec ses questions indiscrètes et ses pattes sales sur ma jolie Stéphanie en bois.
       « Je ne réponds pas à quelqu'un qui fait des taches d'origine douteuse sur mes sculptures >>, je lui balance alors, à l'ignoble enfant.
       « Argl, trop laid!... Pardon!... Mais c'est pas douteux, c'est du chocolat! >> qu'il me répond, désolé, sincèrement désolé.
       « Je le sais bien que c'est du chocolat; il suffit de te regarder, bonhomme, mais c'est pas correct quand même >>. Je prends une serviette en papier et la lui tends après l'avoir humectée avec un peu de champagne.
       « Voilà, c'est propre! On voit plus rien! Est-ce que tu as déjà sculpté un hippopotame en vrai? >>
       « Pas encore, non; tiens, essuies-toi aussi l'autre main tant que tu y es; mais peut-être bien que j'en sculpterai un un de ces jours. Moi aussi j'aime beaucoup les hippopotames; mais tu te rends compte de la masse de bois qu'il me faudrait! Et puis, ce qui risque de pas être facile non plus c'est pour que l'hippopotame arrive à entrer dans mon atelier pour poser. La porte risque de ne pas être assez large. >>
       « Bah, tu te moques de moi! En fait, c'est toi qui vas aller en Afrique en avion pour le sculpter l'hippopotame, non ? Tu n'auras qu'à installer ton atelier au bord d'une rivière ou d'un étang. Et puis il y a plein de bois là-bas. Tu prendras un baobab! >>
       « OK, ça marche! Tu m'as convaincu, Thibaud. Je sculpterai un hippopotame en train de courir avec une jolie fille à cheval dessus; une grande et belle noire avec de jolies fesses toutes rondes (c'est un peu bizarre comme formulation, ça : être à cheval sur un hippopotame ; c'est un peu vexant pour ces derniers, malgré l'étymologie de leur nom; j'espère qu'ils ne m'en voudront pas). >>
       << Ah, tu vois que t'es un obsédé sexuel. Ils avaient raison de dire ça les deux vieux tout à l'heure! >>.
       « Non, ils n'avaient pas raison de dire ça! Ils n'avaient pas raison du tout! Moi, par contre, j'ai raison si je le dis; moi j'ai le droit de le dire. C'est vrai que les femmes, leur beauté, leur présence, leurs amours, sont très importantes pour moi mais est-ce que c'est ça être obsédé? Et si c'est ça, est-ce que ce n'est pas la meilleure des obsessions ? Tu trouveras beaucoup d'artistes dans cette salle qui sont, eux, obsédés par l'argent ou par eux-mêmes; je ne crois pas que ce soit mieux ni pour leur travail, ni pour les autres. Pour eux, si, c'est peut-être plus agréable à vivre, plus simple... Et puis, pour moi, un obsédé sexuel, c'est autre chose, c'est quelqu'un qui a du mal à vivre, qui est malade de son amour pour les femmes. Tu vois, moi, je sculpte des femmes que j'aimerais avoir pour mère, pour fille, pour amoureuse. Je les sculpte dans des poses qui les rendent belles, désirables, puissantes, heureuses. Je sculpte une femme que j'ai envie d'aimer, pas que j'ai envie de meurtrir. C'est ça qui embête les gens, je crois, que ce soit si simple. Et, de toute façon, ces deux vieux-là avaient tort tout simplement parce que c'étaient deux gros cons! Je suis sûr que c'étaient deux gros cons et que s'ils me traitaient d'obsédé sexuel c'est parce que mes sculptures les gênaient par le trouble, le désir ou le dégoût qu'elles faisaient naître en eux, par leur manque de lucidité, de sincérité, de bien-être face à ce trouble. C'est leur propre malaise qu'ils énonçaient, pas le mien. Moi, je suis très content d'aimer les femmes et de représenter des femmes belles, saines, vigoureuses, sensuelles, joyeuses; de vraies femmes avec de vrais morceaux de fruits. Je ressens ça comme quelque chose de très sain au contraire, de vivifiant, comme un cadeau de la vie. >>
       « Et un rhinocéros; tu saurais sculpter un rhinocéros ? >>
       « Ah oui, c'est nettement mieux! Le style est bien plus fluide... Là ça se lit facilement; on sent que ce gosse te plaisait; que sa question t'énervait, t'insultait, mais que t'as fini par prendre le bon côté. C'est beaucoup mieux que ton précédent texte là-dessus. C'était trop lourd >>.
       « Je crois aussi, oui, que c'est mieux >>
       Stéphanie est sur le socle en contreplaqué où posent mes modèles. Elle est nue, les cheveux ramenés en chignon, sa peau blanche vibrant doucement, calmement sous la lumière d'un jeudi matin de cet été 99. Elle me tourne le dos car je suis en train de sculpter la jonction entre son poignet gauche et sa hanche. Nous travaillons sur « Autoportrait porteur >> que j'ai du mal à finir maintenant que Christèle est partie. Heureusement, la pose est assez simple et je m'en sortirai sans doute avec Stéphanie et Marie. Nous travaillons aussi ensemble sur ce livre et, pendant que je sculpte son poignet, elle lit le texte où ce Thibaud petit garçon m'interpelle si abruptement, si comiquement. Mes modèles, ma femme, sont toujours les premières à lire mes textes, mes brouillons; généralement elles m'encouragent et ça me fait du bien. Stéphanie, en particulier, qui a fait des études de lettres et dont le QI atteint des sommets vertigineux, m'est d'un grand appui pour ces textes. Elle sait très bien me dire quand c'est mauvais ou imparfait sans pour autant me vexer, ce qui n'est pas si simple.
       Stéphanie est entrée un jour dans mon atelier par erreur. Elle répondait là à une petite annonce que j'avais mise dans un endroit regroupant des services pour étudiants et qui disait ceci : « Sculpteur cherche jeune femme noire pour travail de modèle nu ou en sous-vêtement - 100 F/heure >>.
       « Mais, vous n'êtes pas noire! >> m'exclamai-je en lui serrant la main.
Et elle rigolant : « Non, pourquoi, c'est gênant? >>
       « Pas du tout, non, je voulais pas dire ça, mais la petite annonce que j'avais écrite parlait de modèle noire. Vous ne l'avez pas lue en entier? >>.
       « Ah bon, vous êtes sûr ?... J'ai dû mal lire alors! Bon, bin tant pis! Je suis désolée de nous avoir fait perdre notre temps pour rien. Eh bien au revoir, alors! >>.
       Mal à l'aise, je décidai de sortir de cette situation gênante : « Ce serait bête que vous vous soyez dérangée pour n'en ; il n'y a qu'à travailler comme prévu la sculpture sur laquelle je suis en ce moment. C'est de toute façon comme ça que je procède toujours quand je commence avec un nouveau modèle. Entrez! >>
       « Vous préférez que je pose nue ou en sous-vêtements ? >> m'interroge Stéphanie avec un naturel rare. Je n'ai pas très bien compris votre annonce à ce sujet >>.
       « C'est comme vous voulez, lui réponds-je. La sculpture que je suis en train de faire est un nu mais, si vous êtes pudique, vous pouvez très bien rester en sous-vêtements. Ça me demande un petit effort d'imagination, mais rien d'insurmontable. Par contre, c'est important pour moi que le modèle se sente bien, à l'aise. Quand ce n'est pas le cas, je n'arrive à rien de bon, je travaille mal, et je me sens, moi aussi, mal à l'aise. Alors faites comme vous le sentez et ce sera très bien >>.
       Stéphanie, nue, me fait tout de suite penser à un Botticelli. Ses épaules, ses bras potelés, sa taille si fine, ses seins ronds et gonflés, beaux comme les deux demi-pamplemousses roses d'un petit-déjeuner d'amoureux, ses hanches très larges, presque lourdes, son corps à la peau fine, blanche, nacrée me ramènent à cette Ève de la Renaissance émergeant d'une coquille St Jacques, rêveuse, ses longs cheveux cachant son sexe.
        Mon modèle n'a, elle, aucun problème à poser nue et, d'emblée, je travaille bien, détendu avec elle. Sa présence me calme, moi le grand nerveux, me rassure, me porte. Je sais depuis que Stéphanie est une sainte; ce qui s'appelle une sainte. Chaque fois que son chemin croise celui de quelqu'un qui souffre, elle l'écoute, le comprend, l'apaise. Elle entendra, prendra sur ses épaules l'inceste jamais oublié, la stérilité si douloureuse, les peines de cœur, les peines à vivre de ceux qui marchent à côté et qu'on ne voit plus, les ravages de l'alcool, des nouvelles drogues et les conneries des sculpteurs aux yeux malicieux.
       « Pourquoi cherchiez-vous spécialement un modèle noir? >> me demande-t-elle.
       C'est une bonne question. Il y a plusieurs réponses, comme souvent.
       « Je suis né en Algérie et j'y ai passé les six premières années de ma vie. J'ai ensuite vécu un an en France métropolitaine avant de partir pour la Martinique et d'y rester quatre ans. Pendant presque toute mon enfance, donc, les amis avec qui j'ai joué et grandi étaient des Africains du nord puis d'Afrique noire. Les noires, par leur peau, leur odeur, leur sourire m'attirent depuis toujours. Je me rappelle encore ces craquantes petites martiniquaises que je croisais à la messe du dimanche matin dans cette grande église blanche face à la mer des Anses d'Arlet, leurs papillotes dans les cheveux, leurs corsages blancs impeccables et leurs jupes plissées bleu-marine. Elles riaient si fort de mon trouble en me tirant la langue! Ça peut paraître déplacé mais je pense que, malgré tout le bien que je pense de leurs saucisses, je me sentirai toujours plus proche d'un Antillais que d'un Strasbourgeois.
       La seconde raison est que, comme beaucoup d'artistes contemporains, je suis très impressionné par la sculpture africaine, par son dépouillement, sa force, sa grâce. Il y a là quelque chose d'unique qui me laisse toujours baba. Quel est le rapport avec le fait de travailler avec des noires, je n'en sais rien; peut-être l'idée un peu simpliste qu'en reprenant certains des ingrédients (le modèle et sa façon de poser) je me rapprocherai de la cuisine que j'admire. C'est possible. Le fait est que j'ai toujours fait de bonnes sculptures quand j'ai travaillé avec des noires. Leur équilibre, leur aisance, leur langueur et, curieusement, leur rythme transparaissent toujours dans l'œuvre finale.
       « C'est marrant, ça ; mon copain aussi, remarque la sainte et sensuelle Stéphanie, bave devant les noires. Pourtant, il a passé toute son enfance en Corrèze, comme moi! >> .
       << C'est peut-être là la dernière et plus importante raison, pontifie-je à nouveau. Je crois que depuis la découverte de sa sculpture et surtout, surtout de sa musique, l'occident blanc envie à l'africain noir le rapport qu'il a à son corps. Ce n'est certainement pas une coïncidence si la mode du bronzage est arrivée à ce moment-là de nos histoires, à cette rencontre entre nos deux cultures, nos deux musiques. De même que des noirs cherchent parfois à imiter les blancs dans leurs cheveux, leur couleur, ou le modelé de leur visage; de même les blancs bronzent pour que leur peau ressemble à celle d'un noir. L'occident chrétien blanc envie à l'africain animiste noir l'absence de culpabilité et donc l'harmonie, la connivence qui peuvent alors exister entre une personne et son propre corps. Les façons dont marchent, dansent, rient, et, imagine-t-on forcément, font l'amour un ou une noire nous sont inaccessibles, à nous pauvres blancs, englués que nous sommes dans ces vingt siècles d'une culture religieuse dont la première et principale pierre est le concept de péché >>.
       « C'est pour ça que vous avez ce masque; pour vous déguiser en noir? >>.
Elle montre en disant cela un masque de Côte d'Ivoire que j'ai sur un des murs de mon atelier. Le lézard qui y est figuré est un intermédiaire entre les dieux et les hommes parce qu'il peut regarder le soleil sans se brûler les yeux. Il est aussi synonyme de fécondité, de civilisation, d'après ce que j'ai pu lire là-dessus.
       « Non, pas du tout! Je déteste me déguiser. Je suis simplement heureux d'avoir dans mon atelier l'œuvre d'un semblable, d'un frère. Quelqu'un de très différent de moi, et qui pourtant me parle si bien, me dit des choses si belles. C'est pour moi, un soutien de constater la force de son art. C'est aussi un exemple. Cette sculpture me dit : « La beauté est dans la sincérité, dans le pantalon, dans l'âme >>. Je ne sais pas dans quel bois il a été sculpté, mais c'est étonnant comme il peut être léger. Tenez, prenez-le! >>.
       Stéphanie prend le masque que je lui tends et le place devant son visage. La sculpture que nous étions en train de travailler s'intitulait « Poisson d'avril >> et représentait Christèle, les pieds écartés, bien campée sur ses jambes et se retournant d'un mouvement des épaules et du buste en mettant la main droite entre ses omoplates pour y attraper un supposé poisson d'avril qui y aurait été collé. Quand Stéphanie prend le masque et le porte à son visage, elle a encore les jambes écartées, seul son buste est revenu face à moi. Je n'ai rien changé à la pose qu'elle prit alors spontanément et c'est celle-là que j'ai représentée dans « Renaissance africaine >>. Voilà comment Stéphanie, parce que son corps me faisait penser à un Botticelli, parce que le masque venait d'Afrique, parce qu'en mettant ce masque elle renaissait sur le continent noir et devenait alors le modèle que cherchait mon annonce, voilà comment Stéphanie et moi avons fait naître cette sculpture.
       Avec le recul, je pense maintenant que j'ai aussi voulu dire par là que je cherchais, moi personnellement, dans mon travail et dans ma vie à faire comme ce lézard, à regarder le soleil, à m'approcher de Dieu. Mais ça, je ne l'ai compris que des années plus tard.
       « Elle va être immense, cette sculpture, reprend mon modèle; comment vous trouvez le bois pour faire des pièces aussi grandes? Qu'est-ce que c'est comme bois, d'ailleurs? >>
        « Celle-ci est en tilleul. C'est mon bois préféré avec l'acajou quand il est léger et pas trop fibreux. Je trouve mon bois dans les scieries à la campagne quand je cherche des bois d'ici, de région comme le tilleul, l'aulne, le cormier, et chez les négociants en bois pour tout ce qui est bois exotique : acajou, cèdre, niangon etc. J'achète le bois en plateaux de 6 à 10 cm d'épaisseur que je dégauchis, rabote, puis colle ensemble avec des colles époxy pour obtenir une masse de bois, un débit de bois dans lequel je vais aller chercher ma sculpture en enlevant du bois. C'est la technique dite de la « taille directe >>; c'est-à-dire qu'on travaille directement dans le matériau de l'œuvre finale. Cela demande une structure mentale, une concentration, une approche différente du modelage où on apporte, enlève, tord, déplace la matière au gré de l'avancement de l'œuvre. Si le modeleur agit un peu comme un démiurge, pétrissant, modelant une boule de terre pour en faire naître une œuvre, une représentation ou une fantaisie, le sculpteur en taille directe, lui, se doit d'imaginer que la sculpture qu'il cherche, son futur enfant se trouve à l'intérieur du bloc de bois ou de pierre et qu'il lui faut l'en dégager, qu'il lui faut aller le chercher pour l'amener dans le monde des vivants. Il doit en être persuadé sinon il ne le trouvera pas. Parfois il trouve quelqu'un de différent de celui qu'il pensait trouver mais l'important c'est cette sensation, cette certitude qui est aussi une souffrance, une angoisse.
       Pour les grands formats, je commence le travail à la tronçonneuse pour dégager une forme approximative, puis je continue à la main avec un maillet en plomb et des ciseaux, des gouges et je finis avec des canifs, des petites gouges, des râpes, mais mon principal outil c'est le temps; le temps et la sueur >>
       << Arrêtez, c'est trop beau, je vais me pâmer! >> Stéphanie rit et ses seins suivent ses yeux et sa bouche dans leur joie.
       << Mes explications vous ennuient? Vous trouvez que je me prends trop au sérieux? >>
       « Mais non, je rigole, c'est tout! Je ris pour me détendre. C'est la première fois que je pose, vous savez. Non, c'est très intéressant, au contraire. Et vous ne sculptez que des femmes? >>
       « Surtout des femmes, mais pas que des femmes. J'ai fait pas mal de sculptures représentant des objets au début ; des sculptures drôles, décalées, et je sculpte aussi des enfants. C'est vraiment très dur, ça, les enfants. Leur regard surtout, car tout est encore si vague, si flou dans leur visage; et puis ils ne veulent pas du tout poser, bien sûr; mais j'aime beaucoup sculpter les enfants >>.
        « C'est bien, ça, d'expliquer où tu trouves le bois, comment tu attaques, et tout ça. Ça donne un peu d'air et puis ça intéressera sûrement les gens; c'est une bonne idée >> reprend Stéphanie qui me regarde par-dessus son épaule, mon texte dans sa main droite, tournant vers moi son buste et pliant alternativement les jambes pour les dégourdir.
       Nous sommes en 99 et il faut vraiment que je finisse cette sculpture de Christèle le plus vite possible pour pouvoir attaquer ma prochaine sculpture qui est une commande : le portrait en pied de la fille d'amis que je vais représenter en « petite pêcheuse d'enclumes >>. Une petite Corse de 12 ans, brune et longue comme une sauterelle, mignonne comme tout.
       Stéphanie revient sur le début du texte << ça me paraît pas très clair, pas assez fouillé peut-être, ton argumentation du début, quand tu réponds au petit garçon. Bon, tu sculptes des femmes parce que tu les aimes, d'accord! Et tu les aimes bien, pas comme un obsédé sexuel, OK! Évidemment, on comprend bien que tu veux rester compréhensible pour ton interlocuteur chocolaté mais, d'un autre côté, ça fait un peu faible, non? >>
       « Oh oui, c'est sûr que c'est un peu faible mais tu sais, ce gosse m'a vraiment pris de court. C'est après, dans les mois qui ont suivi que j'ai pu continuer la réflexion qui aurait pu m'amener à une réponse plus complète >>.
       « Quand tu sculptés un homme, par exemple, est-ce que tu te sens homosexuel? >>
       « Je ne crois pas, non. Tu sais, quand je sculpte un homme, j'ai souvent cette impression qu'en fait, je sculpte un corps de femme déguisé en homme. Quand je sculpte le nez d'un homme, par exemple, en fait je sculpte un nez de femme mais en plus épais, en plus vigoureux, plus solide. Ce corps de femme n'est pas que mon but, mon Graal, c'est aussi mon langage : nous venons tous, nous naissons tous d'un corps de femme; c'est la première « chose >> que nous sentons avec tous nos sens et c'est aussi la plus forte. Ce corps représente tout ce que nous mangeons, sentons, entendons, touchons de toute notre peau, regardons si violemment, sourions si infiniment dans nos premières heures; les si fortes, si précieuses premières heures, semaines de notre vie. Quel que soit notre sexe, quoi que nous faisions de notre sexualité d'adulte, le corps de notre mère, et tout particulièrement son visage sont les racines les plus profondes de nos sensations esthétiques. Ce corps est l'abécédaire de nos émotions, l'alphabet de notre vocabulaire esthétique car figure toi,et c'est là quelque chose d'unique sur Terre, que la spécificité de notre espèce, ce qui nous distingue de tous les autres animaux, c'est que nous, Cro-magnons, naissons vierges de toute information. »
       « Comment ça ? »
       « C'est quelque chose que j'ai appris quand je me suis documenté pour cette commande de marché public qui est maintenant au Musée du Loup à Guéret et qui représente un « Enfant sauvage », un enfant élevé par des loups. En fait, les rares cas recensés d'enfants ayant grandi au milieu des loups et retrouvés ensuite font état d'enfants comparables à des autistes : il est presque impossible de communiquer avec eux ; ils n'acquièrent jamais ni le langage humain, ni la position debout. Pour qu'un bébé devienne  ce que nous appelons un humain, il faut qu'il soit au contact d'autres humains car au départ, il ne sait rien faire, il a tout à apprendre. Un chaton, par exemple, tu peux très bien le nourrir toi-même et qu'il grandisse avec des chiens et des éléphants pour seule compagnie ; arrivé à l'age adulte il aura toutes les caractéristiques d'un chat. Il parlera chat, marchera chat. Un petit d'homme élevé par des loups, lui, parlera, marchera loup.
       Ce qui est une faiblesse au départ parce qu'il nous faut tout apprendre et qu'un humain n'est viable, autonome, capable de se reproduire proportionnellement beaucoup plus tard que tous les autres animaux, est aussi ce qui fait que nous évoluons, créons, nous adaptons plus. »
       « Ce que tu veux dire, c'est que le corps de notre mère est à la fois le monde que nous allons apprendre et aussi ce qui occupe le premier notre conception du Bon et du Beau , si j'ai bien compris ?»  
       « Yes, sœur, exactement ! Je crois que ce corps est vraiment un langage et qu'il n'est pas que le résultat de mon  orientation sexuelle. Et d'ailleurs beaucoup de femmes sculptent aussi des corps de femmes pour les mêmes raisons que moi, sans pour autant être forcément lesbiennes >>.
       « Alors pourquoi tu dis que dans un sens, c'est vrai que tu es obsédé sexuel? >>
       « Parce que ce corps de femme qui est mon langage me sert principalement à décrire cette femme qui est l'objet de mon désir. Cette femme à l'apogée de sa séduction, cette femme libre, heureuse, amoureuse, tellement grande qu'on aimerait être à la fois son père, son fils, et son amant. Cette femme est pour moi à la fois l'humanité entière et ce qui fait qu'elle perdure : l'amour qu'elle inspirera à un homme et l'enfant qu'ils auront ensemble >>.
       « Pourquoi tu sculptes pas une femme enceinte alors? Beaucoup d'artistes ont traité ce sujet. Dans la sculpture en particulier, tête-de-nœud! >> (c'est pas vrai, elle n'a pas dit ça, Stéphanie, c'est juste pour reprendre ma respiration deux secondes; c'est nerveux).
      « Je n'en ai jamais eu envie. Mais je crois que je n'aurais pu sculpter une femme enceinte qu'avec ma propre femme pour modèle et ça, c'est une image qui est pour moi tellement forte, tellement intime que je ne me sens pas capable de maîtriser, de canaliser mon émotion dans un bout de bois. De même que je ne me sentirais pas capable de faire un portrait de ma mère. Je me sens trop petit pour ça, et puis trop pudique aussi, trop fragile sans doute. Mais le vrai fond du problème, c'est que je m'en sens pas l'envie, pas le droit non plus : elles, ce sont de vraies mères; moi je les imite un peu dans un sens et ça peut être très grand aussi, très beau, mais ce n'est pas pareil >>.
       << C'est émouvant ce que tu dis là; je crois que je te comprends. Moi aussi, je crois que j'aurais du mal à représenter ma propre mère. Certaines amours sont si intimes, si précieuses qu'on ne veut même pas les approcher de peur qu'elles ne changent, qu'elles ne palissent; c'est ça que tu veux dire? >>
       « C'est ça oui, tu as raison; c'est vraiment ça. Ouuh là, j'ai un petit coup de barre, moi. Bon, on fait une pause. Tu veux du thé, un café ? >>
       « Du champagne plutôt, s'il te plaît. Et tu me mettras aussi une bonne douzaine d'huîtres plates et quelques fruits; toute cette parlotte m'a creusé l'appétit, pas toi? »
       « Si, moi aussi, oui. Et après les huîtres, un porcelet rôti et un soufflet au citron, ça te tente? >>
       « En fait c'était bien qu'il te pose cette question, ce gamin, même si c'était pas facile >>
        << Exactement et, tu vois, c'est justement comme ça que je voulais finir ce texte, en retournant dans cette salle d'exposition ce jour de vernissage là. J'aimerais y revenir juste quelques secondes pour lui dire merci à ce gamin >>.
       Merci Thibaud, merci de m'avoir posé cette question dont tu te moquais sans doute. Si tu me lis maintenant, tu es peut-être assez grand pour comprendre toute ma réponse et je voulais te remercier de m'avoir obligé à la formaliser. Je crois que je sais maintenant un peu mieux qui je suis; il y a un peu moins de toiles d'araignées dans ma petite tête et ce sont tes grands yeux noirs qui les en ont chassées.
       Voilà Thibaud, voilà pourquoi je sculpte si peu d'hippopotames et tant de femmes à poil.
       Puisses-tu aller toi-même un jour en Afrique et les saluer pour nous deux. Peut-être y aura-t-il alors une grande et belle noire avec de jolies fesses toutes rondes pour faire avec toi de l'hippo et courir ensemble vers l'aventure au galop.
       Merci encore et Tchao bambino!



 

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